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Mots doux, lettres enflammées et SMS à répétition peuvent être des signes d’amour, mais aussi les symptômes d’une maladie grave : l’érotomanie, un trouble psychiatrique qui intrigue et fascine. Pour aller au-delà des clichés et des idées reçues, nous vous proposons de découvrir cette psychose qui fait parfois rimer amour avec folie.

L’érotomanie, ou le « syndrome de Clérambault »

C’est le psychiatre français Gaëtan Gatian de Clérambault qui a décrit pour la première fois l’érotomanie au début du 20èmesiècle. Directeur de l’Infirmerie Spéciale des Aliénés, où étaient conduits tous les criminels parisiens qui paraissaient délirants, il était aux premières loges pour observer les troubles psychiatriques les plus aigus.

De Clérambault a ainsi identifié un délire passionnel, une conviction intense d’être aimé, qu’il a classé aux côtés de la jalousie délirante. Il l’a baptisé « érotomanie », reprenant un terme du 18èmesiècle jusque-là utilisé pour désigner une forme de passion amoureuse excessive. L’érotomanie sera par la suite placée par les psychiatres dans la famille des psychoses paranoïaques.

L’obsession d’une idylle imaginaire

Contrairement à ce que l’on croit parfois, un érotomane, ce n’est pas quelqu’un qui aime passionnellement une personne qui ne l’aime pas. Il ne faut pas non plus confondre l’érotomanie avec la nymphomanie ou avec l’addiction au sexe : en réalité, l’érotomanie a très peu à voir avec le sexe. L’érotomane a la certitude qu’il est secrètement aimé par la personne qui est l’objet de son délire. Il voit partout des signes de cet amour interdit, dans les actions de la personne, dans ses paroles, dans des regards que lui seul comprend, et parfois même dans des messages codés diffusés dans les médias qu’il est le seul à pouvoir déchiffrer.

L’érotomane retourne à son « admirateur » ou « admiratrice » l’affection dont il croit être l’objet par des messages, des coups de téléphone, et des cadeaux. Et, quand on rejette ses avances, il est incapable d’accepter et de comprendre le refus. Au contraire, il le voit comme un test, ou un stratagème permettant de cacher la relation interdite au reste du monde. Ainsi, quoi que fasse la personne sur laquelle il a fixé son attention, l’idylle imaginaire continue… et peut durer pendant des années, voire même pendant toute une vie.

l'amour rend fou

Les cibles privilégiées de l’érotomanie

En général, le délire érotomane se porte sur une personne ayant une position sociale supérieure. Il peut s’agir d’une personnalité en vue, d’une star ou d’un homme ou femme politique. Jodie Foster a ainsi été poursuivie par l’érotomane John Warnock Hinckley Jr, qui a tenté d’assassiner Ronald Reagan pour attirer son attention.

L’acteur Alec Baldwin et le présentateur David Letterman ont eux aussi été harcelés par des érotomanes. Les métiers dans lesquels on doit montrer une certaine sollicitude, comme l’enseignement ou la médecine, font également partie des secteurs à risque. Si les érotomanes choisissent généralement des personnes inatteignables, c’est parce que cela leur permet de maintenir une certaine distance avec l’objet de leur amour, et de justifier le fait que leur relation ne se concrétisera jamais.

L’érotomanie touche-t-elle vraiment plus les femmes que les hommes ?

Pour De Clérambault, c’est clair : l’érotomanie est une maladie essentiellement féminine. Depuis, on s’est aperçu que le trouble touche aussi les hommes. Il faut toutefois souligner que l’érotomanie est extrêmement rare. Elle est placée dans la catégorie des troubles délirants, dont on verrait chaque année de 1 à 3 nouveaux cas pour 100 000 personnes.

La littérature scientifique recense d’ailleurs seulement une petite centaine de cas, ce qui est trop peu pour tirer des conclusions sur la prévalence du trouble chez les femmes. Ce qui est certain, c’est que c’est surtout chez les hommes que l’érotomanie vire à la violence.

De l’amour à la violence

Les psychiatres identifient parfois trois phases dans l’érotomanie : la phase d’espoir, faite de déclarations et de lettres d’amour, la phase de dépit, qui commence quand la personne est rejetée, et le passage à l’acte agressif, avec menaces, haine, jalousie extrême et harcèlement.

Dans de très rares cas, le malade devient agressif et va jusqu’à commettre un crime passionnel. Cependant, selon le Docteur Dalle, qui a exercé à l’hôpital Saint-Anne pendant 15 ans, l’érotomanie est surtout dangereuse pour le patient, car elle est souvent accompagnée de pensées suicidaires.

Une maladie d’amour souvent incurable

Comme c’est le cas pour de nombreux autres troubles mentaux, il n’existe pas de remède à l’érotomanie. La maladie est d’autant plus grave qu’elle est parfois associée à d’autres troubles : schizophrénie, alcoolisme, trouble bipolaire, ou démence.

L’érotomanie peut persister pendant des années, malgré les hospitalisons et les traitements médicamenteux. Il est incroyablement difficile pour les malades d’abandonner leur amour fantasmé : pour eux, c’est un véritable mécanisme de survie. Sans les messages codés qu’ils voient partout dans leur quotidien, les érotomanes ne peuvent être heureux… même si leur amour restera toujours à sens unique.

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